Je n’ai jamais pensé à devenir scientifique, ou comment Alice est passée de l’autre côté du miroir.

Salut mes petits pioupious,

 

 

Je voulais vous raconter comment j’en suis arrivée à devenir militante féministe, un peu par hasard, ce que la science vient faire là-dedans, et comment telle Alice je suis passée de l’autre côté du miroir, et vous allez me dire mais quel rapport avec la choucroute ?  Réponse dans l’article bande de fripons ! Oui c’est un article 3615 my life !

 

Il était une fois que, de façon saugrenue, je me suis retrouvée à travailler dans des instituts et laboratoires de recherche fondamentale. Moi qui avais fait des études littéraires et d’art appliqué, je n’ai jamais trop bien compris pourquoi ils m’avaient recrutée, vu que je n’avais pas d’autres qualifications scientifiques autres que mon insatiable curiosité… Parce que je suis sympa ? Que j’avais une spécialité dont ils ont besoin ? Que je sais répondre aux blagues nulles sur l’univers ? (Comment appelle-t-on un labrador qui va sur Mars ? Un marchien !)(Oui elle est nulle, non je n’ai pas honte).

Moi, ça m’a éclatée en tous cas. Je rentrais dans les labos en braillant “Bonjouuuuuuuur je suis la nouvelle gourdasse qui n’y connaît rien, vous m’expliquez ce que vous faites comme si j’étais une enfant de 5 ans? Et parlez pas trop vite, hein, sinon je vais pas tout bien comprendre, déjà que c’est pas gagné… “. Au début ça surprend un peu, puis les chercheurs rigolent et ils m’expliquent, et c’est passionnant.

Mais voilà. A un moment, ça commencé à puer des pieds avec une collègue qui me pourrissait la vie avec un talent assez fantastique ; aussi quand le directeur m’a proposé de me donner un autre sujet de travail à mi-temps, j’ai dit oui avec un enthousiasme et un soulagement non dissimulés. Soyons honnêtes… je savais à peine de quoi ça parlait. Ahem. Au stade de mésentente où on en était, j’étais prête à réaliser comme projet le nettoyage quotidien des toilettes ou le pliage des serviette de la cantine en forme de canard, juste pour ne plus avoir sur le dos la personne problématique.

Il se trouve que le nouveau projet parlait de la place des femmes en science. Coup de bol, je trouvais ça intéressant dans les grandes lignes, mais je n’y connaissais pas grand chose. Je me suis retrouvée embringuée dans des réunions avec des tas d’experts, de scientifiques, de chercheurs en sciences sociales, de spécialistes des questions de genre, etc, etc. Autant vous dire que les premières fois, ils auraient pu parler klingon, mandarin ou silbo (si si le silbo existe et c’est fascinant), mon niveau de compréhension aurait été le même : en-dessous de zéro. Je suis ressortie de là avec le cerveau en compote me coulant par les oreilles, et un gros syndrome de l’imposteur en cours (“Mais qu’est-ce que je fous lààààààààààààà??? Ils vont bien finir par voir que j’y connais rien et que j’y comprends rien et que haaaaaaaaaa!!!!”).

N’empêche. Pour ne pas trop passer pour une brêle, j’ai commencé à me renseigner. J’ai lu des livres. Des tas de choses sur le net. Je me suis abonnée à des newsletters. Je suis allée à des conférences. Le soir où j’ai ramené une étude sociologique sur le recrutement des jeunes chercheuses dans mon sac pour la lire tranquillou à la maison, parce que je trouvais ça fascinant, je me suis dit que franchement les choses avaient vraiment dégénéré.

Parfois j’ai eu envie d’étrangler des gens quand on faisait une énième réunion à la con pour redire les mêmes trucs dont on avait parlé 38 fois déjà, pour rédiger des rapports qui finiront avec certitude dans un placard dont personne ne les sortira jamais. Parfois tu te dis qu’on n’arrivera à rien, parce que tout ce qui intéresse ces gens c’est le café et combien de pages de rapport ils vont pondre.

 

Mais j’ai aussi rencontré plein de gens passionnants et engagés. J’ai découvert un nouveau monde. J’ai appris, je me suis formée. Au labo, on a organisé des évènements pour promouvoir les femmes en science, et des gens sont venus me dire qu’ils trouvaient ça très intéressant et qu’ils avaient découvert plein de femmes de science dont ils n’avaient jamais entendu parler, ce qui était navrant. Parce que quand je demande : “Citez-moi une grande scientifique ?”, tout le monde répond “Marie Curie!!!” Si j’en demande une deuxième… Déjà ça prend plus de temps. Si j’en demande une troisième… Oulalala…. Alors qu’en fait vous savez quoi ? Elles sont très très nombreuses !!!

Je crois que ma plus belle récompense, c’est le jour où on a fait venir exclusivement des collégiennes et lycéennes au laboratoire, on leur a parlé de ce qu’on faisait ici, des métiers possibles, des études pour arriver chez nous, etc. A la fin, une gamine de 16 ans est venue me voir pour me dire merci, qu’elle était venue à la base surtout pour accompagner sa meilleure copine Machinette… et qu’en fait elle avait réalisé qu’elle pourrait très bien faire une carrière scientifique alors qu’avant ça ne lui avait même pas traversé l’esprit. Que finalement elle allait se renseigner pour son orientation, parce qu’elle était passionnée par  la science, l’univers et les étoiles mais qu’elle n’avait jamais pensé en faire un métier. Et que si un jour elle avait un prix Nobel comme celui dont on avait parlé, elle penserait fort à nous. Bichette <3

Alors bien sûr, elle ne fera peut-être pas ce choix de métier, elle changera d’avis, ou pas. Peut-être qu’elle n’aura pas son prix Nobel. Mais peut-être que si. Peut-être que juste, elle aura réfléchi à ce qu’elle a VRAIMENT envie de faire de sa vie, en s’ouvrant des portes qu’elle n’avait même pas VUES jusque là, et ça c’est déjà énorme.

J’ai réalisé que moi-même je n’y ai jamais pensé. Je ne me suis même pas posé la question, jamais. Parce que les maths c’était un truc de garçon. Trop compliqué. J’aimais pas ça. Bien sûr, il y a plein de choses qui conditionnent votre futur métier, la famille, l’éducation, le milieu socio-professionnel des parents, les métiers qu’ils ont eux-même exercé, etc. Je ne regrette pas du tout les choix que j’ai faits, j’ai un métier super qui m’éclate, mais pourquoi est-ce que je n’ai pas envisagé par exemple à un moment de devenir chimiste ou astronome ?

Vous voulez savoir un truc absurde ?

Les Américains ont mené une grande enquête sur les représentations de femmes scientifiques chez les enfants. L’étude de Miller a analysé les résultats de 78 études américaines menées entre 1966 et 2016, qui comprenaient collectivement plus de 20 000 enfants de la maternelle à la 12e année d’études.

Vous leur demandez de dessiner une personne qui travaille dans la science.

Lorsque les enfants entrent à la maternelle, vers l’âge de cinq ou six ans, ils dessinent des proportions approximativement égales d’hommes et de femmes scientifiques. Mais plus les enfants grandissent, plus la part des femmes diminue jusqu’à ce qu’elles soient largement minoritaires. A l’école primaire, ils ont déjà intégré que les femmes sont peu présentes en science, que ce n’est pas un métier pour les filles. EN PRIMAIRE.

Là vous vous dites qu’on a quand même un sérieux problème de représentation des femmes en science, parce qu’elles sont là, en fait, mais qu’on n’en parle que trop peu. D’où l’intérêt du programme auquel j’ai participé. Il y a beaucoup de projets qui se mettent en place dans les laboratoires, plein de petites choses qu’on peut faire à notre échelle, pour apporter notre petit caillou à l’édifice d’un monde plus égalitaire ; je vous reparlerai de ça plus tard, parce que c’est passionnant et que j’ai envie de partager tout ça avec vous.

Une chose en entraînant une autre, j’ai commencé à m’interroger aussi sur la place des femmes dans notre société et pas seulement en science. A me renseigner, à lire, à discuter, à débattre.

Voilà comment je suis tombée dans le féminisme. Comme toutes les causes où il y a une injustice, une fois que tu réalises tout ce qui débloque et que tu n’avais jamais remarqué avant, tu deviens zinzin. C’est comme passer de l’autre côté du miroir dans Alice au pays des merveilles : tu vois des trucs absurdes, et tu ne peux plus revenir en arrière. Tu te dis que le chemin va être long et compliqué à courir derrière le lapin blanc, et que de ton vivant tu ne verras jamais se résoudre tout ce qui te révolte. Mais qu’on ne va pas baisser les bras pour autant.

Mon engagement s’est donc fait par hasard, ça m’est tombé dessus sans que je l’ai trop cherché, et j’en suis bien contente. J’espère que moi aussi je serai le hasard dans la vie d’autres gens, la vôtre, celle des copains. Parfois c’est fatiguant, mais souvent j’ai l’impression de changer un petit peu le monde, comme avec Dao, et franchement, on a un peu de quoi se mettre en joie, non ?

Cordialement, bisous,

 

Votre Simone, qui a chaussé ses baskets pour courser le lapin de l’autre côté du miroir

 

 

Pour aller plus loin :

Kids are drawing more female scientists than ever before (désolée c’est en anglais mais il est plus complet que le précédent)

Allez les filles ! Osez les sciences !

Le podcast de la Tête au carré “Les femmes et la science, une vieille histoire de stéréotypes” avec Claudine Hermann dedans, qui est présidente de l’association Femmes et Sciences, que j’ai eu la chance de fréquenter et dont je suis très très fan.

Ha oui et je vous mets l’article d’étude américain dont je parlais mais je vous préviens c’est pas de la tarte à lire :The Development of Children’s Gender‐Science Stereotypes: A Meta‐analysis of 5 Decades of U.S. Draw‐A‐Scientist Studies, https://doi.org/10.1111/cdev.13039

 

 

 

 

3 Replies to “Je n’ai jamais pensé à devenir scientifique, ou comment Alice est passée de l’autre côté du miroir.”

  1. Ouais, je comprends parfaitement ton passage de l’autre côté. Perso j ai la peau très mate, je suis la cible des gendarmes tres tres souvent (sous Sarko c’était presque devenu gaguesque, et sous le petit cacacron c’est reparti comme une gastro) du coup je suis devenu magrebiste, mais aussi pauvriste, je soutiens le feminisme, je commence aussi à soutenir le masculisme parce que assimiler l homme aux boulots d’hommes ça m’énerve!!!!

    Bref je suis tout en iste.

    Rebref, oui, je te comprends fort bien…

  2. […] à mon article de la semaine dernière où je vous ai expliqué pourquoi je ne suis pas devenue scientifique mais que je cours derrière le lapin blanc, j’avais envie de vous partager pour ce “Vendredi c’est permis” un truc qui […]

  3. […] vous rappelez, la semaine dernière je vous ai raconté comment je suis devenue féministe en travaillant pour la place des femmes en […]

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