Monsieur le Président, je veux un milliard pour Nelly.

Chères lectrices, chers lecteurs,

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Je voulais revenir vers vous avec un petit mot doux, des photos de vacances, faire un billet léger et estival pour la rentrée. Mais en fait, non.

En fait, je suis très en colère ce matin, et je n’ai pas envie du tout de parler de mes vacances ou des vôtres.

En me levant, j’ai lu que notre président Emmanuel Macron annonce un grand investissement dans la tech : « L’ensemble du plan Intelligence Artificielle (IA) représentera sur le quinquennat un effort spécifique et inédit de près de 1,5 Md€ de crédits publics ». J’ai lu, relu le chiffre, et là je suis devenue rouge écarlate. Vraiment. Avec une petite veine qui palpite sur la tempe et les poings serrés, et l’envie de passer mon ordinateur par la fenêtre.

Pourquoi est-ce que je me mets dans cet état, franchement ? Qu’est-ce que ça peut bien me faire que la France investisse dans l’IA ? C’est surtout là où la France n’investit pas qui me fout dans une rage dont vous n’avez pas idée.

A l’heure où je vous écris, depuis le 1er Janvier 2019, 101 femmes ont été assassinées, victimes de leur (ex) compagnon. Par le recensement du collectif Féminicide par conjoint ou ex, je vois augmenter le nombre tous les 2 ou 3 jours, parfois tous les jours, inexorable, rampant, terrifiant. Ce décompte est choquant mais nécessaire pour bien réaliser ce qui se passe.

Quand vous commencez à vous pencher sur les violences faites aux femmes, les chiffres sont terrifiants, et je ne parle même pas des enfants qui subissent ces violences de façon collatérale, voire meurent eux aussi. En France près de 216 000 femmes, âgées de 18 à 75 ans, sont soumises à la violence physique et/ou sexuelle de leur ancien ou actuel conjoint.

216000 femmes.

Relisez bien, le temps que ça imprime votre cerveau.

216000 femmes. Statistiquement vous en avez une ou plusieurs dans vos connaissances.

Des solutions sont possibles pour réduire ce fléau. Des mesures qui sont réclamées depuis des années par les associations d’aide aux victimes et les associations féministes.

Éducation à la non-violence dès l’école, formation des policiers, gendarmes et magistrats pour qu’aucune femme victime de violence au sein du couple ne reste sans réponse, augmentation du nombre d’ordonnances de protection attribuées en France (1.300 par an actuellement, contre 20.000 en Espagne), suspension de l’autorité parentale d’un père meurtrier le temps de l’instruction, ouverture de places d’hébergement supplémentaires, bracelet électronique pour les conjoints violents.

Tout comme on a mis en place d’immenses plans de prévention pour la sécurité routière, le tabac, l’alcool, on pourrait le faire pour les violences sexuelles et sexistes. On a fait passer le nombre de tués sur la route de 18 034 morts par an en 1972, à 3488 pour 2018. On peut alerter, former, légiférer. On peut agir.

Mais pour ça, il faut de l’argent. Il faut investir. On ne met pas en place une politique publique avec des petits investissement au lance-pierre et des bouts de ficelle. Les choix budgétaires du gouvernement ne sont pas que des arbitrages financiers, ils traduisent une volonté, ou une absence de volonté, de traiter certains problèmes de société.

Les violences faites aux femmes coûtent 3,6 milliards d’euros en France, en termes d’aides sociales, de soins et surtout de perte de capacité de production. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’évaluation du ministère des Affaires sociales et des Droits des femmes. Les associations féministes réclament au gouvernement 500 millions à 1 milliard, investis sur 5 ans, pour mettre réellement en place les mesures qui pourraient changer les choses.

A l’ouverture du Grenelle organisé par le gouvernement contre les violences conjugales, Madame Schiappa a annoncé 1 million pour le fond Catherine qui sera distribué à des associations, très bien. Le Premier ministre Emmanuel Philippe n’a pas voulu « se situer sur le terrain financier » et donner des chiffres précis.

Et le lendemain, donc, je lis « 1,5 milliard pour l’intelligence artificielle ». On va en coller autant dans le SNU, le service national universel, ou mettre 3,6 milliards d’euros pour le spatial de défense d’ici 2025, mais les violences faites aux femmes, oula, non, ne nous situons pas sur le terrain financier…

Vous comprenez maintenant pourquoi je suis tellement en colère ?

Moi ce que j’entends, c’est : « Désoléee mesdames, votre gouvernement préfère investir ailleurs que dans vos vies. »

Oui, c’est caricatural. Oui les choses progressent, un peu. Mais pour moi il est clair et net qu’on nous jette des miettes parce que bon, là, elles font du bruit en ce moment, donc donnons-leur un os à ronger et quelques millions, ça devrait les calmer un petit temps pendant qu’on s’occupe de choses plus importantes… On entend beaucoup qu’il faut d’abord trouver les solutions et les financer ensuite, qu’il ne suffit pas de mettre de l’argent sur la table mais l’utiliser intelligemment, qu’on va faire des études et des audits…

… et pendant ce temps, des femmes meurent.

Le 1er septembre, on a atteint le chiffre de 100 victimes de féminicides. Je suis allée à l’action organisée par le collectif Nous Toutes au Trocadéro à Paris, pour alerter l’opinion. J’ai pris un panneau avec le nom d’une victime.

J’ai porté Nelly. Numéro 26.

Je ne connais pas Nelly. Je ne sais rien d’elle à part qu’elle est morte en février et que j’ai crié son nom pour cette action militante, pour lui rendre une voix, pour qu’elle ne soit pas qu’un chiffre. Je penserai à elle à chaque manifestation où j’irai à présent. Parce que, comme l’a dit un jour l’amie qui m’accompagnait, c’est important de montrer que tout le monde ne s’en fout pas, qu’on refuse de voir ces meurtres comme une fatalité.

Je veux un monde dans lequel plus jamais personne n’aura à porter un panneau pour Nelly, ou pour une autre de ces femmes assassinées dans l’impuissance voire l’indifférence des pouvoirs publics.

Monsieur le Président, je veux un milliard pour Nelly.

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