Être militant, c’est exaltant et fatigant

Coucou les lectrices et lecteurs,

En cette veille de journée internationale des droits des femmes, j’ai envie d’aborder un sujet avec vous : le fait que militer, c’est à la fois génial et épuisant.

Quand on découvre une cause qui vous tient à cœur, on a tendance, comme je l’ai fait, à vouloir creuser le sujet à fond. On a vu un bout de fil, on tire dessus, et généralement c’est toute la pelote qui vous tombe sur les genoux, voire toute la panière de pelotes, les aiguilles, le chat et la mémé en supplément. C’est comme choisir la pilule bleue ou rouge dans Matrix : quand tu as pris conscience des problèmes qui agitent notre vaste monde, le sexisme, le racisme, l’homophobie, le validisme, n’importe quelle forme de discrimination, tu ne peux plus revenir en arrière et feindre d’ignorer ce qui se passe.

Je vous assure, parfois ça m’arrangerait bien d’être aussi inconsciente qu’avant, et de ne pas m’indigner ou me mettre en colère quand je remarque des choses qui me seraient passées largement au-dessus de la tête. Sauf que c’est foutu. Je VOIS.

Le côté positif, c’est qu’on peut se retrousser les manches et décider qu’on va contribuer à changer le monde. Parfaitement. Oui oui, vous là, derrière votre écran, la voisine, le collègue, les coupaings, les inconnu.es, on peut tous changer le monde. Rien que le fait que vous lisiez cet article prouve que vous êtes en train d’ingérer ce texte, ça vous fera réfléchir à si vous êtes d’accord ou pas, et travailler du ciboulot. Je crois aussi à la capillarité, au fait de répandre ses connaissances dans son entourage immédiat. Si je dis des choses à deux personnes, qui le répètent elles-mêmes à une ou deux, et ainsi de suite, oui, on peut changer des comportements et la société de fil en aiguille.

Je crois beaucoup au pouvoir des petites actions, des gestes du quotidien. Regardez Rosa Parks dont je vous avais parlé à Noël : elle a refusé de céder sa place dans un bus. “Juste” ça. Et ça s’est terminé avec l’abolition des lois ségrégationnistes aux États-Unis. Vous allez me dire qu’on n’est pas tous Rosa Parks. Et moi j’ai envie de vous répondre : qu’est-ce que vous en savez ? Qui est-ce qui vous dit qu’un geste anodin de petite révolte contre une bêtise ordinaire ne va pas devenir beaucoup plus ?

Il y a des années j’ai travaillé dans une ONG où mon patron m’a directement cassé l’ambiance à l’arrivée pour me mettre en garde : nous n’allions pas sauver le monde, ni même une personne, ni rien du tout peut-être, et il fallait bien se le rentrer dans le crâne. Je ne vous raconte pas ma tête sur le moment (“Mec j’ai parcouru la moitié du globe, tout largué de ma vie, je me suis tapé 26h de transit en passant la nuit dans l’aéroport de Dubaï, je viens d’arriver, je suis en plein jet lag, tu pourrais au moins faire semblant que je me sente un minimum utiiiiiiiiiile enfoiréééééé!!!!”). Mais il a ajouté ensuite qu’on allait tailler un petit caillou, un tout petit caillou de rien du tout, et que c’est en mettant tous les petits cailloux de tout le monde en commun qu’on pourrait faire des briques plus grosses et construire des nouvelles choses. Vous savez quoi ? Cet homme était un sage.

Oui c’est frustrant de se dire qu’on se démène, qu’on croit en sa cause, qu’on veut se sentir utile, et que le retour n’est parfois pas à la hauteur de notre investissement émotionnel, physique, financier, mental. On peut se sentir submergé aussi par l’ampleur de la tâche, découragé par tout ce qui reste à faire.

En fréquentant les milieux militants, ça vous ouvre tout un éventail de connaissances sur des problèmes que vous n’aviez même pas soupçonnés. Ça peut être violent, il faut à la fois se renseigner mais ne pas oublier de respirer en dehors. Vous voulez que je vous raconte un truc stupide ? Il y a quelques mois j’étais dans une phase difficile dans ma vie personnelle, professionnelle, et en plus je lisais des articles et des études sur l’amnésie traumatique, la pédocriminalité, les conséquences physiques et mentales des agressions sexuelles sur mineurs. J’ai fini par péter une durite et faire une crise d’angoisse. Ça ne m’était jamais arrivé. J’étais assise dans le métro, j’avais l’impression d’être complétement déconnectée de la réalité, j’avais du mal à respirer, et je me suis demandé si je n’allais pas faire un malaise au milieu de la rame. Je me sentait vraiment mal, heureusement le lendemain j’avais rendez-vous avec ma formidable psy, qui m’a aidée à remettre les pendules à l’heure et prendre du recul. Elle m’a dit que j’en portais déjà beaucoup trop dans ma vie personnelle dans l’immédiat, qu’il allait falloir choisir où je mettais mon énergie, parce que je ne pourrais pas TOUT porter en même temps. Qu’il faut savoir se préserver et prendre soin de sa santé mentale. Cette femme est aussi une voie de la sagesse.

Oui, il faut savoir ne pas se battre tout le temps, pour tout, sur tous les fronts. Si vous terminez moralement et physiquement au tapis, vous ne serez plus utile à personne. Si vous vous engueulez avec tout votre entourage, ça ne risque probablement pas de vous épanouir des masses, si fort que soit votre engagement.

A ce sujet j’ai entendu un jour Grace Ly, au club des Glorieuses, dire (en gros) qu’il fallait arrêter l’injonction à la perfection militante, et qu’il y avait des jours où non, là, elle n’avait pas le courage, ou même juste pas envie. Elle a pris en exemple les fêtes de Noël qui approchaient : venant d’une famille asiatique au fonctionnement assez traditionnel, elle savait pertinemment que “préparons le repas de fête” allait se terminer avec elle et toutes ses tantes, cousines, etc, en cuisine, alors que les hommes ne s’en mêleraient pas. Elle pourrait dans l’absolu faire un scandale et demander à ce que pour une fois, ils cuisinent à leur place. Mais en fait, non. Pour deux raisons : 1) pas envie de se battre le jour de Noël et de ruiner cette réunion 2) vu l’inexpérience en cuisine des hommes de la famille, le repas de Noël serait dégueu !

Vous pouvez choisir vos combats, et quand vous voulez les mener. Prenez des choses qui sont accessibles, que vous pouvez faire sans vous ruiner moralement et physiquement.

Caroline de Haas expliquait un jour qu’il faut savoir faire une sorte de paperboard mental voire matériel, séparer une grande feuille de papier en deux colonnes et les remplir : ce qui ne dépend pas de moi / ce que je peux faire. Et mettre son énergie dans la deuxième colonne, parce que si on se focalise uniquement sur la première, on perd tout énergie et motivation.

Je ne peux pas être derrière chacune des 80.000 personnes en moyenne qui ont été violées par an en France et empêcher leur agresseur d’agir. Je ne peux pas me jeter sur chaque enfoiré qui harcèle une femme pour lui coller une beigne ou une amende. Je ne peux pas détecter chaque situation de harcèlement sexuel au travail ni protéger les femmes battues, ou pire encore celles que tuent des conjoints ou ex-conjoints violents. Je ne peux pas obliger le gouvernement à investir massivement et mettre en place un grand plan de lutte contre les violences sexuelles.

En revanche, je peux militer autour de moi pour que les gens prennent conscience de ces violences et cessent de les banaliser. Je peux écrire mon blog. Je peux surveiller mon langage et mes expressions parce que les mots comptent. Je peux dire autrice. Je peux faire partie d’un collectif féministe qui me permet de nourrir mes idées sur le sujet. Je peux expliquer à un jeune collègue curieux ce que c’est qu’une cup menstruelle devant le café, parce que les règles c’est normal et qu’on peut en parler sans faire de drame ou de dégoût. Je peux défiler le 24 novembre avec Nous Toutes contre les violences sexuelles et sexistes et motiver 6 personnes à venir. Je peux faire connaître des femmes inspirantes et merveilleuses qui méritent d’être plus célèbres. Je peux entraîner mes potesses et potes à la conférence Présent.e.s de Lauren Bastide demain, et qu’on aille ensuite tester juste à côté la pizza récemment élue meilleure de Paris.

Je peux changer le monde. Et vous pouvez aussi.

Cordialement, bisous,

Votre Simone, qui milite un peu et probablement pas assez mais c’est déjà bien !

5 Replies to “Être militant, c’est exaltant et fatigant”

  1. hello c’est formidable ton texte ça donne de la force et de la foi ! tu milites dans quelle collectif si c’est pas indiscret ? merci

    1. Merci pour cette appréciation, si ça donne de la motivation mon but est atteint ! Je suis inscrite à la newsletter des Glorieuses, toutes les semaines dans la boîte mail, et maintenant au Club des Glorieuses, qui organise une conférence/rencontre à peu près une fois par mois avec des intervenant.es. de toutes catégories, où j’apprends plein de choses. Et je me suis inscrite aussi dans le groupe d’action Nous Toutes local pour m’impliquer dans les actions mises en place dans ma ville.

  2. Très bon résumé ! C’est clair que je crois que beaucoup de militant.e.s ont frôlé le burn-out au cours de leur vie car entre le fait de se démener comme un beau diable toute la journée puis de voir que cela semble n’avoir aucun impact global … C’est dur à encaisser. C’est comme lorsque j’entends des gens dire fièrement qu’ils diminuent la viande et que le soir j’apprends que la conso mondiale de viande ne cesse d’augmenter … déprimant !!

    Comme toi néanmoins, je crois également beaucoup à la capillarité ! Preuve en est ce blog, personnellement il m’aide beaucoup à entrer plus en avant dans la cause féministe ! 😀

    1. Oui c’est vrai que c’est dur à encaisser, il y a vraiment des fois où on se sent déprimé ou découragé. C’est pour ça que c’est vraiment important je pense de prendre soin de soi et de se concentrer sur les actions à notre portée, pour ne pas frôler voire succomber au burn-out.
      Et merci de me dire que le blog t’aide à entrer plus en avant dans la cause féministe, c’est très important pour moi ces messages de soutien, ça me remonte le moral justement pour les jours où je me décourage !

  3. […] lutter contre ce fléau, oui, vous là derrière votre bureau. Je vous ai déjà dit que je croyais beaucoup aux petites actions et à la capillarité. Rappelez-vous : je fais une liste de ce sur quoi je peux agir ou pas. Je ne peux pas éradiquer la […]

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