« Mais là-bas c’est pire » : le lamentable ailleurs n’est pas une excuse à la médiocrité ici

Chères lectrices et lecteurs,

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Il y a peu, je débattais d’un sujet dont on se contrefout, et à un moment on m’a sorti ce qui constitue à mes yeux le pire argument du monde : « Oui, mais regarde, il y a pire ailleurs. »

Sous-titre : ta situation est beaucoup mieux que dans d’autres endroits du globe, alors franchement de quoi se plaint-on ?

Comment vous dire.

Je fais un effort, colossal je vous l’assure, pour ne pas péter un câble quand on me sort cette phrase comme si c’était la meilleure punchline de l’univers et que ça devait mettre fin au débat. C’est un argument qu’on entend souvent, sur beaucoup de sujets, et dont le féminisme n’est évidemment pas exempté.

Il y a du sexisme en France, mais c’est pire ailleurs.

Vous n’avez pas des salaires égaux, mais ailleurs les femmes ne sont même pas payées ou alors une vraie misère.

Des groupes de pression cherchent à remettre en question le droit à l’avortement, mais ailleurs c’est carrément illégal et peut vous mener en prison.

Vous êtes harcelées dans la rue, mais ailleurs vous n’auriez pas le droit de sortir sans une burka.

149 femmes ont été assassinées en France par leur conjoint ou ex en 2019, mais ailleurs c’est 3 femmes par jour.

Les lesbiennes sont invisibilisées et agressées, mais ailleurs elles pourraient finir en prison voire être exécutées.

Les femmes trans sont tout le temps dénigrées et agressées, mais ailleurs on les assassinerait sans se poser de question (ha non pardon, ça, ça arrive ici aussi…).

Il y a pire ailleurs. Oui, c’est sûr. Objectivement, on trouve toujours pire, plus mal loti, plus malheureux, moins libre, plus souffrant.

Sauf qu’en fait, je m’en fous que ce soit pire ailleurs. Je m’en tamponne l’oreille avec une babouche. Ça n’est pas du tout un argument valable. Ma meilleure punchline à moi, c’est : « Le lamentable ailleurs n’est pas une excuse à la médiocrité ici ». Jamais. Je veux que ça s’améliore pour tout le monde, pas qu’on se résigne parce que ça pourrait être encore pire.

Quand on me dit « Il y a pire ailleurs », j’ai vraiment l’impression qu’on se fout de moi. Qu’on me donne des miettes et que je devrais m’en contenter. Élise Thiébaud m’a fait mourir de rire un jour où Lauren Bastide lui demandait ce qu’elle pensait de l’égalité femmes-hommes en France, ce à quoi elle a répondu : « Je me sens dans la position d’une femme qui vient de passer une nuit avec un homme, une nuit pas terrible sur laquelle il n’y a pas de quoi se vanter, avec un monsieur qui n’a vraiment pas fait des merveilles. Et pourtant il vous demande avec un air hyper satisfait de lui, comme si la réponse était évidemment oui : « Alors… heureuse ? » Mais non, pas heureuse du tout! »

C’est exactement l’impression que j’ai aussi sur le féminisme en France. On devrait être heureuses. On a déjà beaucoup avancé. On l’a, l’égalité, c’est bon, arrêtons de nous plaindre, et puis il y a pire ailleurs, hein ?

Dire « Il y a pire ailleurs », c’est juste une façon de réduire les revendications au silence, de chercher à vous ôter la parole. Il y a pire ailleurs, tu n’as pas le droit de te plaindre. Tais-toi. Cesse de te lamenter. Ne pleure pas. Tu nous déranges. Tu pourrais avoir encore moins. Regarde ce qui aurait pu t’arriver. Estime-toi heureuse. Ta situation est nulle mais pourrait être atroce. Si tu continues, on va t’enlever ce que tu as. Ne réclame pas. Contente-toi de ça. Sois humble. Sois reconnaissante. Reste à ta place.

Tu n’as rien à dire. Il y a pire ailleurs.

Je m’en fous éperdument que ce soit pire ailleurs.

Je veux que ce soit bien partout.

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Votre Simone,
En train de fulminer une babouche à la main

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